Jamais Françoise Hardy ne s’est davantage investie,
corps et âme, dans un album. Elle affectionne particulièrement
cet album qu’elle trouve du reste l’un de ses meilleurs depuis "Viens"
réalisé avec l’artiste brésilienne Tuca en 1971.
Après avoir vécu des choses personnelles très douloureuses,
elle se laisse convaincre par des amis intimes, dont Etienne Daho,
que la seule façon d’exorciser ces récentes expériences
douloureuses serait de les transposer en textes de chansons. Malgré
qu’elle s’était jurée que “Décalages” (dont la
réalisation artistique en 1988 l’avait fortement déçue et pour
lequel elle avait éprouvé des difficultés à placer sa
voix sur des instruments synthétiques) correspondrait à son dernier album,
elle retrouve ainsi, soutenue par sa nouvelle maison de disques qui lui donne
carte blanche, le chemin des studios.
Jamais elle ne se sera davantage mise en danger, d’abord en changeant de registre
et en s’adressant à des compositeurs (Rodolphe Burger et
Alain Lubrano) évoluant principalement dans le rock et l’underground,
ensuite en s’essayant à un style d’écriture plus incisif pour
être en accord avec les mélodies qui lui sont proposées par
ces derniers. Dans la mesure où elle-même a toujours prétendu
que ses textes de chansons étaient autobiographiques, l’analyse des
sentiments à laquelle elle nous convie dans cet opus n’a jamais été
aussi profondément ressentie par son auteur. Hormis deux chansons (“Un
peu d’Eau” et “Regarde-toi”) dont les mélodies ont été
confiées à Jean-Noël Chaléat et lesquelles contiennent
une petite note d’espoir, tout le disque est sombre et se partage essentiellement
entre le rouge, traduisant l’embrasement par la passion, et le noir, symbolisant
les cendres laissées par cette passion.
Françoise fait appel son compositeur préféré, Rodolphe
Burger, leader du groupe Kat Onoma, dont elle est une fan assidue, ne rate
aucun à des concerts à Paris et apprécie suprêmement
l’art de composer des mélodies dites “en boucles”. C’est d’ailleurs
la commande d’une telle “boucle musicale” qui va donner naissance, soutenue
par des guitares saturées, à l’incontournablement divine chanson “Dix
heures du soir” . Dans “Dix heures du soir” on assiste à la faillite
d’une passion amoureuse, d’autant plus douloureuse qu’elle est causée
par une trahison. Cette chanson renoue avec des thèmes chers à
Françoise déjà développés dans d’autres chansons,
comme c’était le cas pour “Je suis de trop ici” et “J’aurais voulu”...
où l’autre, parce qu’il ne répond plus ou pas à votre amour,
vous laisse dans un état proche du néant.
Burger lui livre deux autres belles mélodies sur mesure qui deviendront
“Contre-jour” (qui parle de ces êtres qui ”préfèrent
les lieux tempérés, les tons gris et bleu pastel”, en d’autres
mots, qui préfèrent souffrir de n’avoir osé s’abandonner
à la passion de l’amour et vivent par conséquent dans la tiédeur
des sentiments avec d’éternels regrets ou avec “dans la bouche
un goût de cendres”) et “La Beauté du Diable”, aux accents
plus endiablés qui permet à Françoise d’évoquer l’attraction
en amour, en ce qu’elle a d’irrésistible, voire de destructeur: “Sa
beauté du diable entraîne qui la voit de trop près vers la folie,
à jamais vous démolit par son absence”.
La chanson “Le Danger” (qui deviendra le titre éponymique de l’album)
composée par Alain Lubrano (qui avait déjà co-écrit
avec Françoise quelques années auparavant le duo “Si ça fait mal”)
aborde, avec beaucoup de compassion et d’intelligence, la maladie du cancer
dont est décédée la propre mère du compositeur.
De façon plus générale, comme pour tout danger, qu’il soit de
l’ordre de la maladie physique ou d’une origine plus psychologique, Françoise
invite à ne pas laisser les forces de l’inertie prendre le dessus.
Sur une autre mélodie d’Alain Lubrano qui inspirera à Françoise
les paroles de “A sa merci” , celle-ci évoque une autre forme de “mise
en danger” ou de “ victime désignée”, car, en effet, trop aimer
l’autre, comme il en est question dans cette chanson, revient en quelque sorte
à accorder à l’autre, en l’aimant inconditionnellement, un état
de supériorité, à accepter de devenir son esclave. Cela
revient aussi à “risquer le tout pour le rien”, à donner à
l’autre le pouvoir de ne pas répondre à l’état d’attente
d’amour dans lequel vous êtes, de vous faire souffrir, de vous anéantir,
de vous faire “tomber en poussière”.
Six autres mélodies de cet album sont encore confiées à Alain
Lubrano, dont “Mode d’emploi” notamment, chanson dans laquelle Françoise
avoue détenir enfin certaines clés donnant accès à
l’autre (son intérêt pour la psychologie, l’Ecole de Palo Alto en particulier,
et sa passion pour l’astrologie conditionaliste qu’elle pratique en tant que
professionnelle, n’y seront certes pas étrangers), mais se refuse à
les utiliser : elle déteste toute forme de manipulation.
Dans “les Madeleines” aussi il est question d’une certaine manipulation que
Françoise aborde sur un ton badin : effectivement, quand on attend de l’autre
qu’il vous renvoie une image flatteuse de vous-même, on devient une proie
facile pour l’autre.
Comme le calme succède à l’orage, il arrive qu’une forme de
détachement soit le seul antidote pour pouvoir survivre à l’anéantissement
personnel que provoque la fin d’un amour. Dans “Regarde-toi”, Françoise
donne en réponse à l’indifférence et aux blâmes de l’autre,
son bel adage “Je t’aimerai pour deux”. Elle atteint ici l’octave supérieure
de l’amour, cet amour inspiré par l’altruisme, ne demandant rien en
retour... mais ne subissant plus l’écueil de sa propre perte, son propre sacrifice.
Puisqu’on n’attend plus rien en retour, on peut aimer librement, sans se faire
piéger par sa propre attente... L’expertise de l’analyse des sentiments
réalisée, au cours de trois décennies, avec de plus en plus
de maîtrise et finesse par Francoise, permettra à celle-ci, non sans
en avoir connu les souffrances extrêmes ressemblant quelquefois à une
véritable descente aux enfers dantesque, d’atteindre une forme d’amour
supérieure, ne reposant plus que sur l’attraction mais nourrie par
de plus nobles sentiments comme l’estime et la tendresse, susceptibles de
faire grandir l’autre.
Françoise redoute, après cet album, ne plus jamais pouvoir écrire
quelque chose d’aussi fort, elle pour qui la passion amoureuse a toujours
été le moteur essentiel de son écriture, se demande si
elle pourra encore écrire un jour...
Pour ceux qui voudraient écouter une autre version
de la chanson “Un peu d’eau”, il existe un remix réalisé dans
les studios de David Richards (à qui elle s’était déjà
adressée en 1989 pour le remix de “En résumé en conclusion”
et “Je ne suis là pour personne”) à Montreux, à la demande
de Françoise qui n’était pas trop satisfaite de la première
version.